14/10/2025

Derrière les pavés de Saint-Goustan : mémoires d’un port breton

Un port, des siècles de passages : le décor et ses racines

C’est souvent en traversant le vieux pont de pierre d’Auray qu’on ressent la première secousse du temps : ici, tout semble murmurant d’histoires, comme si chaque pavé du quai Benjamin-Franklin avait conservé un bout de sel, de suie ou de voix. Saint-Goustan n’a pas le port clinquant des stations balnéaires ni le folklore forcé : c’est un port qui a vécu, tout simplement. Au confluent du Loch et de la mer, il accueille depuis plus de mille ans bateaux, marchandises, marins et voyageurs. Mais ce sont bien les traces de cette longue présence humaine, jamais effacée, qui donnent à ce coin paisible toute son épaisseur.

Origines médiévales : du chenal discret à la plaque tournante

Au départ, Saint-Goustan n’est pourtant qu’un modeste havre face à l’estuaire — mentionné dès le XI siècle comme l’embryon d’un port abritant des barques de pêche et quelques caboteurs. À la fin du Moyen Âge, la ria d’Auray est une artère stratégique : la Bretagne intérieure y trouve une ouverture sur l’océan et, inversement, les productions du littoral s’y écoulent jusqu’à Vannes ou plus loin. D’après les archives municipales, le quai en pierres date du début du XV siècle, époque où Saint-Goustan s’affirme comme l’un des ports majeurs du Morbihan, rivalisant avec Vannes ou Hennebont (Patrimoine Région Bretagne).

  • 1451 : Auray obtient du duc de Bretagne l’autorisation de fortifier le port, preuve de ses enjeux commerciaux et militaires.
  • XVI siècle : Le port accueille les premiers grands navires de commerce, bois, grains, étoffes, sel, puis vin et morue venus d’ailleurs.
  • Les marchés : Autour du port, la cité basse s’organise : tavernes, entrepôts, maisons à pans de bois témoignent d’un bouillonnement continu.

Les pierres qui racontent : architectures et fragments de mémoire

Saint-Goustan, c’est aussi un livre à ciel ouvert. Les maisons accoudées sur le quai, parfois penchées comme des marins fatigués, portent sur leur façade la marque des siècles. Plusieurs bâtisses datent des XVI et XVII siècles, comme le presbytère (maintenant l’Auberge Saint-Goustan), ou le logis du Cours des Chouans. Le pavage du quai, usé mais solide, date lui aussi du milieu du XVIII siècle.

  • Le pont de pierre : Le vieux pont à quatre arches, reconstruit au XVIII siècle, conserve la topographie d’un passage médiéval — les charrettes y croisaient les pêcheurs dès l’aube.
  • Les ruelles : Un dédale d’étroites successions d’escaliers, de passages couverts (venelles), d’anciennes échoppes blanchies.
  • Les enseignes : Certaines vieilles maisons montrent encore, sculptées dans la pierre, les symboles de métiers aujourd’hui disparus : sabotier, tonnelier, marchand de sel.

Chaque pierre, chaque poutre semble porter les traces de ces vies accumulées : on aperçoit parfois, sur les linteaux, des dates gravées, sur les murs, quelques traces d’anciens blasons ou de graffiti de marins — une archéologie discrète mais vibrante.

Saint-Goustan, port d’embarquement et d’évasion

On ne peut dissocier Saint-Goustan de son rapport à l’ailleurs : c’est ici que l’on chargeait jadis les barriques de cidre vers l’Angleterre, que l’on débarquait le sel de Guérande ou la morue venue de l’Islande et de Terre-Neuve, et plus tard, les légumes primeurs. Surtout, le port était un point d’embarquement obligé pour qui voulait s’éloigner du cœur du duché breton ou, inversement, pour atteindre les marchés de l’intérieur.

  • Le port de Saint-Goustan fut l'un des rares points où l’on franchissait la rivière d’Auray, jusqu’à la construction d’autres ponts au XIX siècle.
  • Jusqu’au XIX siècle, Saint-Goustan rivalisait en tonnages avec les ports de Vannes et Lorient (sources : site du port).
  • Port d’exportation agricole : Dès le XVII siècle, on y charge légumes, grains, cidre, bois — le tout destiné à Vannes, Nantes, mais aussi à l’étranger.

Le quai Franklin : un moment d’histoire mondiale

C’est le 3 décembre 1776 que Benjamin Franklin foule ces pavés, tout droit débarqué d’un brick américain, l’USS Reprisal. Missionné par les jeunes États-Unis en guerre contre l’Angleterre, Franklin vient réclamer le soutien du roi de France. Sa première terre d’Europe, c’est Auray, non Paris ni Nantes. Et la trace demeure : une plaque commémorative sur le quai, et, plus durable, le nom même du quai principal. L’anecdote est connue des habitants, source de fierté discrète : ce coin de Bretagne a vu passer les prémices de la Révolution américaine.

  • Franklin séjourne à l’auberge Lyon d’Or : Déjà lieu d’échanges voyageur et marchand.
  • Le quai porte son nom depuis le début du XX siècle : Reconnaissance tardive d’un événement à l’impact mondial.

Révoltes, résistances, renouveau : l’autre mémoire du port

Si Saint-Goustan est port, il est aussi quartier frondeur et populaire. Les guerres de la Ligue, à la fin du XVI siècle, puis la Chouannerie à la Révolution, trouvent en ces ruelles refuge et point de départ. Des inventaires révolutionnaires recensent ici plusieurs auberges “mal famées”, repaires de royalistes. Le port, protégé par sa géographie encaissée, fut aussi le théâtre d’actions clandestines jusqu’à la Seconde Guerre mondiale : résistance, trafics d’armes, cachettes pour proscrits. Plus localement, les “gars de la ria”, ostréiculteurs et sabotiers de Saint-Goustan ont souvent animé les grèves et manifestations rurales jusqu’au début du XX siècle.

  • 1795 : La fameuse “conspiration de Saint-Goustan” : des Chouans y organisent une tentative d’insurrection contre les Républicains (source : Archives départementales du Morbihan).
  • Seconde Guerre mondiale : Points de passage de messages et de résistants vers Vannes (témoignages collectés par la Ville d’Auray).

Le port déclassé, la mémoire vivante

À partir du milieu du XIX siècle, le port s’endort lentement. L'ensablement de la rivière, la concurrence du chemin de fer et de Lorient condamnent l’activité maritime. Malgré tout, la mémoire persiste : les anciens de Saint-Goustan racontent encore, à la terrasse du Café du Port, les départs de gabares, le tintement du chantier de l’Abattoir juste en face, sur la rive nord.

  • 1950 : Fermeture définitive des derniers chantiers navals. Les quais se dépeuplent.
  • Années 1980 : Les maisons sont restaurées, le quartier retrouve une dynamique avec artisans, galeristes et cafés. Le port “revient à la vie”, habité mais préservé.

Ce qu’on partage encore aujourd’hui : fêtes, cafés, marchés et résonances

Le vrai miracle du port de Saint-Goustan, c’est qu’il n’a jamais cessé d’être un lieu de vie. Pas de reconstitution factice : marchés de créateurs, concerts improvisés à la terrasse du “Ti-Punch”, rencontres maritimes, fêtes du livre ou du Saint-Goustan - autant d’occasions où la mémoire n’est pas reléguée au passé.

  • Marchés du samedi : Depuis toujours, le port vibre au rythme du commerce local. Bouchers, poissonniers, libraires, producteurs.
  • Cafés et bistrots : Adresse souvent vantée : “Le Café du Port”, là où l’on s’attable parmi des habitués, où l’on entend encore parfois du breton — et où l’on se souvient, verre à la main, d’un port qui ne dort jamais tout à fait.
  • Animations estivales : Nombreuses fêtes populaires évoquent le passé maritime du lieu (Rencontres Maritimes...).

Un port à arpenter, à écouter

On ne vient pas ici pour un spectacle millimétré ni pour des légendes de carte postale. On vient parce que le port de Saint-Goustan offre ce que les historiens appellent une “stratification” : on ressent à chaque passage la superposition de toutes ses heures, de toutes ses luttes, de tous ses échanges — du Moyen Âge à la soupe du soir. C’est cela, aussi, l’histoire d’un port breton : le croisement constant entre l’ailleurs, le lointain, et le quotidien. Un endroit à vivre, à raconter, et, surtout, à respecter.

Pour en savoir plus : Les archives municipales d’Auray, le service patrimoine, la base Mérimée (notice sur le quartier Saint-Goustan) et plusieurs ouvrages locaux (voir notamment "Le port d'Auray-Saint-Goustan — Histoire d’un site maritime" d’Alain Le Berre, 2008).

En savoir plus à ce sujet :