21/11/2025

Les cales du Morbihan, pierres vivantes de l’histoire maritime

Là où la terre rencontre la mer : décrypter la “cale” bretonne

Dans le Morbihan, le mot “cale” n’a pas tout à fait le même sens qu’ailleurs. Ce n’est pas l’entrepont d’un navire, mais l’ensemble maçonné, souvent en pierre, qui fait le lien entre la terre et l’eau. On utilise “cale” là où ailleurs on parlerait d’embarcadère, de slipway ou de rampe. À l’œil distrait, cela ne ferait que quelques marches, un quai usé, un plan incliné, parfois oublié des cartes modernes. Mais chaque cale a été pensée pour répondre à des besoins précis, dictés par la géographie, la météo, voire la marée, qui, ici, rythme tout.

  • Cales droites : Pratiques pour l’accostage rapide ; on les trouve sur des quais de petits ports (Saint-Armel, Arradon).
  • Cales inclinées : Conçues pour la mise à l’eau ou la montée/descente à cheval et charrette. Indispensables sur les bords de rivière ou dans les îles.
  • Cales à usage mixte : Où l’on charge, débarque, nettoie filets et casiers, échange nouvelles et marchés, parfois jusqu’aux années 1970.

La densité de ces ouvrages dans le Morbihan donne le vertige : près de 1400 cales, descentes à la mer ou pontons sont dénombrés par le Géoportail ou encore l'Observatoire du patrimoine maritime. Peu de départements peuvent prétendre à autant de points d’accès historiques à l’eau.

La généalogie des cales : de l’usage paysan à la navigation commerciale

La plupart des cales du Morbihan naissent au fil des besoins : transporter du foin vers les îles, acheminer le sel des marais vers le continent, ramener poisson frais et coquillages des chantiers ostréicoles. Sur la cale du Bono, jusque dans les années 1950, on chargeait encore les “sins” (petits voiliers locaux) de sacs d’huîtres ou de paille à destination de Vannes.

Leur construction commence dès le XVIIIe siècle, parfois bien avant. Les plus anciennes, grossières et massives, font corps avec le granit local, taillé à la main. Plus tard, certaines sont remaniées au XIXe siècle, grandes heures du cabotage : le blé, le cidre, le bois circulent alors en barques longues nommées “pinasses” ou “yxégues”, typiques du golfe. Entre 1830 et 1914, Vannes, Arzon, la Trinité et Saint-Goustan voient s’étendre leurs cales pour répondre à l’explosion du commerce littoral (Inventaire du Patrimoine Bretagne).

  • À Locmariaquer, la cale Saint-Pierre se souvient du temps où l’on exportait pierres et goémon.
  • À Port-Navalo, la longue cale lance les bateaux vers les îles et la pêche côtière.
  • À Séné, petits ports abrités (Montsarrac, Port Anna) : chaque cale marque le rythme de la vie ostréicole et paysanne.

Des usages multiples, entre solidarité et danger

La cale, c’est le service public d’un autre âge. Tout y convergeait : pêcheurs, ostréiculteurs, familles, commerçants, contrebandiers parfois. Le Morbihan, avec ses milliers de petits exploitants et sa myriade d’îles (42 dans le golfe, parmi les plus habitées de France à la fin du XIXe siècle), multiplie les usages :

  1. Déchargement des matériaux (sable, pierres, bois, charbon)
  2. Embarquement des animaux et denrées (pommes, légumes, cidre…)
  3. Départ ou retour de la pêche : on compterait près de 1800 pêcheurs sur le littoral sud à la veille de la Première Guerre mondiale (source : ).
  4. Mise à l’abri lors des tempêtes : la cale est le passage obligé, rassurant ou périlleux, selon l’état de la mer.

Sur la presqu’île de Rhuys, on raconte (source : mémoire orale, association locale) que l’hiver, lors des grandes marées, chaque famille occupait “sa” portion de cale, histoire de partager le travail et de ne pas gêner la mise à l’eau des voisins. Cette organisation tacite, gravée dans les habitudes, se transmet d’une génération à l’autre.

Des pierres marquées par la guerre, l’innovation, la vie de tous les jours

Le granite des cales porte aussi les stigmates des époques de crise ou d’innovation. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, nombre de cales du golfe sont contrôlées et parfois renforcées par les Allemands à des fins logistiques ou pour empêcher les débarquements clandestins : traces encore visibles à la cale de Larmor-Baden, ou à Port-Navalo.

Au XXe siècle, la modernisation accélère le bétonnage et l’agrandissement des cales pour accueillir barques à moteur, puis les premières filières conchylicoles, comme à Penerf ou Baden. Pourtant, certaines cales, totalement vernaculaires, résistent toujours : la petite cale en pente de Pen-mern à Arradon, usée par des générations de bottes, ou la cale de l’île d’Arz, bientôt deux siècles d’histoire ordinaire.

Nombre de ces cales sont aujourd’hui repérées au titre des Monuments Historiques ou sites protégés, mais, pour la plupart, elles “vivotent” : une étude menée lors de l’ chiffre à moins de 20% la proportion d’ouvrages véritablement protégés ou entretenus sur le département. Un enjeu pour demain.

Cales et mémoire collective : fêtes, légendes et réinventions

Les cales ne sont pas que pratiques : elles cranent lors des fêtes maritimes (semaine du Golfe, patronales, concours de godille), jouent les scènes de mariage, de départs en fanfare, ou de retour de paludiers. Plusieurs villages perpétuent la tradition du “lavage collectif”, où l’on descend linge et brouette pour une “lessive au port”. À Pen-er-Men, la cale conserve les rainures usées par le passage des charrettes. À Port-Blanc, la cale résonne encore des concerts improvisés tirés des fêtes du port, qui rassemblent chaque année plusieurs centaines d’habitants et visiteurs.

On retrouve aussi traces de légende : telle la cale de Brigneau, où les soirs de tempête, il passait, dit-on, la “Chasse Artu”, cortège de feux follets venu chercher les âmes perdues des marins (). Certaines cales portaient même des croix déposées par les familles, pour éloigner le mauvais sort.

Le quotidien d’hier à aujourd’hui : la cale, fil rouge du littoral

Aujourd’hui, les cales servent tout autant, parfois différemment. Y passent les plaisanciers, les kayakistes, les pêcheurs à pied, les riverains en bottes ou en vélo, les “insulaires de cœur” qui reviennent chaque été accoster où accostaient leurs grands-parents. Quelques cales du Morbihan gardent en mémoire la diversité des bateaux croisés au siècle dernier, de la “forban” de Saint-Goustan aux zodiaques modernes. À Belle-Île, la cale de Sauzon fait la charnière entre le pittoresque du vieux port et le dynamisme estival.

  • Sur l’île d’Arz, la cale de Béluré accueille le courrier des jours de tempête, et parfois les secours en hélico.
  • À la Trinité-sur-Mer, la cale centrale côtoie désormais yachts et voile légère.
  • Dans les petits ports de la Vilaine (La Roche-Bernard), on continue d’y réparer filets, décharger homards du matin…

Les associations, comme les collectifs de riverains ou des groupes patrimoniaux (d’Arzon à Etel), alertent quant à la préservation de ces ouvrages. Reportage du “Télégramme” en 2022 : il faudrait près de 2 millions d’euros pour restaurer le réseau “historique” de la Ria d’Etel. Un budget, oui, mais une promesse que les cales restent des lieux vivants. Leur fragilité, loin de les faire disparaître, invite à les réinvestir autrement, au rythme des marées et des usages.

Pour (re)découvrir les cales aujourd’hui : pistes pour curieux et amoureux du Morbihan

  • Le circuit des petites cales du Golfe : Une boucle à faire en vélo ou en kayak, d’Arradon à Séné, traverse plus de 25 ouvrages, tous différents, du plus imposant au plus confidentiel (voir carte “Patrimoine du Parc Naturel Régional du Golfe du Morbihan”).
  • Les cales ostréicoles de la Ria d’Etel : Parfait pour ressentir l’activité conchylicole actuelle en lien avec le passé.
  • La rade de Vannes : mixe usages contemporains et vestiges des cales anciennes qui servaient encore au début du XXe siècle aux cargos de grains.

Toutes ces cales racontent le Morbihan par le bas, au ras de l’eau, côté réel du port, loin du clinquant ou du vernis des cartes postales. Pour saisir quelque chose de la vie maritime locale, il suffit d’écouter les cailloux, de regarder les traces laissées par la houle, ou de discuter cinq minutes avec quelqu’un qui, visiblement, a déjà mis ses bottes plus d’une fois dans le même sillon.

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