18/12/2025

Histoires d’eaux vives : les légendes secrètes des fontaines sacrées en Morbihan

Un pays où les sources murmurent

Ici, au détour d’un talus moussu, une source surgit, sertie de pierres, couverte de lichen, étonnamment fraîche même lors des canicules. Les fontaines sacrées du Morbihan, c’est un chapitre à part au cœur de la Bretagne : plus de 1200 recensées rien que dans le département (Source : Conseil départemental du Morbihan, enquêtes Inventaire général du patrimoine culturel). Un record, à l’échelle nationale. Car d’ici découle une tradition tenace : chaque commune ou presque a sa fontaine, avec son eau, sa date, son saint, sa réputation… et derrière, toute une broussaille de légendes populaires, d’histoires transmises au fil des âges.

Elles ne sont pas toutes connues, ces légendes. Peu sont couchées noir sur blanc, beaucoup se transmettent encore à la veillée ou dans le secret d’une famille. Pourtant, chaque fontaine possède son odeur de terre, son chant de grenouilles, et son récit à héberger les craintes ou les espoirs des hommes. Le mystère y tient une bonne place - et il y a toujours, sous l’eau claire, plus qu’il n’y paraît.

Des origines bien avant les saints : le culte des sources

Avant la prédication chrétienne, le pays était maillé de sources attribuées aux divinités des eaux et aux esprits du paganisme celte. Les druides y officiaient, sollicitant l’invisible pour la guérison, la fertilité, la protection. On y déposait parfois des ex-voto primaires : clous, bijoux, éclats de poterie – retrouvés dans les couches anciennes autour de nombreuses fontaines bretonnes (cf. Les recherches archéologiques de Patrick Galliou, CNRS).

  • La fontaine de Barenton (Brocéliande, à la frontière du Morbihan) est connue, selon la légende arthurienne, pour être le théâtre d’apparitions magiques : là, Merlin y aurait rencontré Viviane. Plus qu’une fontaine, un seuil avec l’Autre Monde.
  • À Carnac, La fontaine Saint-Colomban fut un lieu de passage entre rituel druidique puis pèlerinage chrétien, lié à la guérison des fièvres.

Au fil de la christianisation (entre le Ve et le IXe siècle), la stratégie a souvent été de “baptiser” ces sources et leurs légendes en leur accolant un saint, parfois venu d’Irlande, de Galles ou d’Écosse, parfois fictif, pour ancrer la dévotion dans le giron chrétien sans trop brusquer la population. C’est ainsi que naissent toutes les “fontaines de Saint X”, avec, attaché à chacune, son histoire miraculeuse, sa fête, ses processions en habits de fête.

Les légendes guérisseuses : fontaines et espoirs

Éviter la maladie ou la soigner, apaiser les maux du corps – ces légendes liées à la santé sont parmi les plus vives autour des fontaines.

  • La fontaine de Sainte-Anne-d’Auray – plus grand lieu de pèlerinage de Bretagne, accueille chaque année des dizaines de milliers de pèlerins. Selon la tradition, sainte Anne y serait apparue en 1623 à Yves Nicolazic, un paysan local, et aurait demandé qu’un sanctuaire soit établi près de la fontaine. Son eau est réputée “bénéfique aux femmes enceintes”.
  • Fontaine Saint-Vio à Plouhinec : on y plongeait jadis les enfants “tardifs à marcher” ou “durs à la parole”. Le rite précis, décrit par Anatole Le Braz (dans son ouvrage La Légende de la mort), imposait de tourner autour de la fontaine avant d’y tremper les membres de l’enfant.
  • Fontaine de Saint-Gildas à Saint-Gildas-de-Rhuys : son eau serait efficace pour apaiser les maux d’yeux. On procédait à un “lavement” des yeux ou bien on accrochait un mouchoir à l’arbre d’à côté pour que “le saint garde la maladie en otage”.

Ces rites puisent dans un pragmatisme de campagne, un compagnonnage avec les saints pour “forcer le destin” – du concret, à la bretonne. Souvent, ils s’appuient sur la date d’un pardon (fête religieuse) pour bénéficier d’une “efficacité maximale”.

Les fontaines des amours et des destinées

Les légendes les plus douces, parfois les plus cruelles, s’attachent aux “fontaines des vœux”. On y vient dans le secret, à la nuit tombée parfois, déposer une épingle, jeter une pièce, ou consulter le mystère de la surface…

  • Fontaine Saint-Fiacre à Le Faouët : les filles à marier y jetaient une épingle à cheveux. Si elle flottait, le mariage était espéré dans l’année. Si elle coulait, il fallait attendre ou espérer la mansuétude du saint.
  • Fontaine de Locmariaquer : un rituel ancien imposait de tourner autour de la fontaine “à reculons”, à la Saint-Jean, pour connaître la fidélité de son prétendant en observant la limpidité de l’eau.
  • Fontaine Saint-Guénaël à Locminé : un vœu prononcé à voix basse, puis quelques gouttes bues “dans la main”, et le sort du vœu confié à l’eau du saint.

Toutes ces pratiques montrent à quel point la fontaine, simple point d'eau naturelle, devient un miroir de l’intime, des attentes du village ou de l’individu.

Fontaines protectrices, jurées et peu hospitalières

Protéger les hommes ou les récoltes, attirer la pluie – ou parfois la détourner. Certaines fontaines abritent une réputation paradoxale : elles empêchent le malheur ou châtient les indélicats.

  • Fontaine de Saint-Armel à Pluneret : on venait, en période de sécheresse, “arracher la croix” et renverser de l’eau de la fontaine pour supplier le ciel de donner la pluie. Un geste collectivement orchestré, parfois supervisé par le recteur.
  • Fontaine de Saint-Philibert à Saint-Philibert : réputée pour protéger les bêtes contre la maladie. On y menait chevaux et vaches lors du pardon, pratiquant une aspersion organisée.
  • La fontaine de Saint-Cado à Belz : elle “distingue les innocents des coupables” grâce à la célèbre épreuve de la galette d’avoine : le suspect doit déposer une galette sur l’eau. Si elle coule, le saint a jugé le coupable. Si elle flotte, innocence reconnue. Pierre-Jakez Hélias y fait référence dans ses recueils.

Légendes de ruisseaux capricieux : druides, serpents et noz

Autour de chaque fontaine, serpentent quelques frayeurs anciennes – le fameux “noz”, cette nuit spirituelle qui flâne sur la lande. Il n’est pas rare que la fontaine ai abrité un esprit, parfois sournois.

  • Fontaine du Hulo, à Inguiniel : on disait qu’un serpent gardait la source et qu’il fallait, pour “apprivoiser l’eau”, déposer une offrande de lait. Une façon détournée de christianiser une ancienne figure druidique.
  • Fontaine du bourg de Pluvigner : “Ne jamais s’y baigner” recommandent les anciens, sous peine d’être emporté par un “korrigan”, lutin des eaux. La tradition veut qu’on n’y vienne qu’à la Saint-Jean, et seulement accompagnés.

Toujours, ces récits se doublent d’injonctions sociales ou sanitaires – car s’approcher d’une eau stagnante n’était pas sans risque, et l’histoire servait d’avertisseur, de balise collective.

Vestiges vivants : fontaines et vie locale aujourd’hui

Trop discrètes pour les itinéraires des guides, certaines de ces fontaines vivent encore : restaurées à l’occasion, honorées de temps à autre par des processions, silencieuses la plupart de l’année. Mais dès qu’on interroge les habitants, les légendes ressurgissent.

  • Plusieurs communes, comme Plouharnel ou Le Faouët proposent des circuits à la découverte de leurs fontaines “miraculeuses”, souvent commentées par des bénévoles ou des passionnés d’histoire locale.
  • Nombre de pardons sont accompagnés, aujourd’hui encore, d’une “bénédiction de l’eau” – “bénédiction du malade, des bêtes, ou du jeune couple”.
  • D’après l’INSEE, le Morbihan compte encore près de 350 fontaines actives (restaurées ou entretenues, souvent inscrites à l’inventaire des monuments historiques).
Fontaine Commune Particularité légendaire
Fontaine de Sainte-Anne Sainte-Anne-d’Auray Apparition de la sainte, miracles maternels
Fontaine Saint-Gildas Saint-Gildas-de-Rhuys Guérison des yeux, “arbre à mouchoirs”
Fontaine Saint-Fiacre Le Faouët Rituel de l’épingle : prédiction des mariages
Fontaine Saint-Cado Belz Épreuve de la galette – jugement de l’innocence
Fontaine du Hulo Inguiniel Gardienne serpent, offrande de lait

Pour aller plus loin : lectures et explorations

  • “Fontaines et lavoirs du Morbihan” (Association pour la Sauvegarde du Patrimoine, 2021) – inventaire exhaustif et anecdotique de nombreuses sources.
  • “La Légende de la mort”, Anatole Le Braz, pour la mémoire orale du rapport à l’eau en Bretagne.
  • Les enquêtes de terrain de Patrick Galliou (CNRS) pour l’aspect archéologique et la continuité païenne.
  • La base Palissy (Ministère de la Culture) : recensement et photos des fontaines classées.

Les traditions autour des fontaines sacrées ne sont pas de simples contes – elles révèlent une mémoire populaire où l’eau, bien plus qu’un élément du paysage, demeure la messagère d’un lien invisible avec la terre, les anciens et nous-mêmes. L’invitation est là : la prochaine fois que vous croisez un abreuvoir moussu sur une route creuse du Morbihan, tendez l’oreille : qui sait si l’eau n’a pas encore une histoire à vous chuchoter au creux de la main.

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